Association Psychisme et Cancer

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Hansel et Gretel et l’Objet transitionnel

par Mireille Sardat, psychanalyste

(Comment nous rencontrâmes l’objet transitionnel, avec Winnicott, et ce que nous vîmes dans la maison de pain d’épices…)
Lectures du jour :
Winnicott, « La critique du concept d’envie » (in « La crainte de l’effondrement »).
Joyce Mac Dougall, « Théâtres du corps », en particulier les deux derniers chapitres, à savoir « Un corps pour deux » et « Fruits de mère ».
Hansel et Gretel, un conte des frères Grimm résumé à la fin de cette Lettre.

« C’est pas sûr que ça revienne ! » soupire France H. en s’asseyant.
Oui, France, on peut même être sûr qu’un jour ça ne reviendra pas… C’est ainsi que, à peine notre réunion commencée, la mouche de l’angoisse nous a piqués. Et nous voici affolés, l’un plongeant dans le frigo à la recherche de l’ultime goutte de nectar, un autre sur le palier cherchant à reprendre son souffle sur la dernière cigarette, et moi m’évertuant à saisir au vol cet instant magique d’une parole qui ne reviendrait pas, France l’avait dit ! Car que faire d’autre en effet, s’il s’agit de perte, que d’assurer ses arrières, et faire du stockage pour au cas où ? Claire S. décuplait alors notre terreur en disant que « si l’adéquation mère enfant était bonne ça risque de ne pas revenir ». Douloureux départ dans la séance ce jour-là !
Mais au fait, de quoi parlions-nous ?
Ah, oui, de nourriture, de bon sein et de mauvais sein, de l’avidité et de la satisfaction, de la haine et de l’amour, de l’envie et de la gratitude, d’oralité, de cannibalisme, de destructivité, nous parlions de Mélanie Klein, de son texte « Envie et gratitude », de Winnicott et de sa critique du concept d’envie chez Mélanie Klein. De quoi perdre la tête en effet, et de laisser parler nos faims primitives !

Qu’en est-il de ce concept d’envie ?
Aujourd’hui ce concept est retombé à la périphérie du champ psychanalytique, le mot ne figure plus dans aucune entrée des principaux dictionnaires de psychanalyse. Seul survivant : l’« envie du pénis », le fameux « Penisneid », concept développé par Freud, dans le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis.
Si Winnicott reconnaît la tentative bienvenue de M. Klein d’examiner ce concept en dehors du contexte de l’envie du pénis, sa critique du texte « Envie et gratitude » n’en est pas moins sévère, et cela à divers plans.
Mélanie Klein a écrit ce texte en 1955, elle a environ 72 ans, il ne lui reste que quelques années à vivre. Winnicott n’était plus un disciple, il était devenu un maître et probablement le prouvait-t-il aussi en « attaquant » cette grande figure de la psychanalyse dont il avait toujours sollicité l’approbation sans jamais la recevoir. Ni Mélanie Klein, ni Joan Rivière, élève de M. Klein et deuxième analyste, après James Strachey, de Winnicott, n’ont jamais voulu reconnaître ses thèses sur l’environnement. Le ton de ses critiques fleure un peu le règlement de comptes… Même si on ne peut qu’être d’accord sur le fond avec les critiques de Winnicott.
En 1955, M. Klein est très déprimée après avoir écrit « Envie et Gratitude ». Selon ses biographes, elle aurait été bouleversée par l’écriture de ce texte. Est-ce ce pessimisme que l’on sent peut-être dans ses considérations sur le « constitutionnel » ? Un peu comme si, fatiguée, elle avait jeté l’éponge…
Le travail de M.K. sur l’envie est très lié à la réflexion sur la pulsion de mort.
Dans un texte de 1968 intitulé « Les racines de l’agressivité », un texte d’ailleurs particulièrement agressif, jugez-en vous-mêmes, Winnicott dit vouloir « laisser de côté » tant le concept d’envie que celui de pulsion de mort. Ces concepts, écrit-il, envie et pulsion de mort, sont des « clichés » qui « nous ont endoctrinés », et puis « M. Klein vieillissait », dit-il ! Là, c’est du Jospin... (Oh, pardon ! chère France H., j’ai du mal à me retenir…) Et il reprend à nouveau ses accusations de « retour en arrière » de M. Klein et gratifie de « déclaration stérile » ce qu’elle a pu écrire sur certaines personnes qui « pourraient avoir de naissance un héritage chargé en agressivité » etc. -

Mais plus précisément en quoi consiste le fond de la critique de Winnicott ?
Tout d’abord, il conteste le « déni implicite » du facteur de l’environnement chez M. Klein, et explique que, pour lui, « la description d’un petit enfant ne peut exclure le comportement de la personne qui s’occupe de l’enfant, pas plus que dans une relation d’objet on ne peut exclure le comportement de l’objet. »

Ensuite, il critique la place prépondérante donnée par M.K. à ce concept d’envie. On ne peut pas, dit-il, utiliser ce mot dans la description de la vie infantile précoce. L’envie n’apparaît que « en réaction à l’échec de l’adaptation de la mère », c’est un « sous-produit » de la relation mère-enfant, l’envie découlerait de la désillusion, et là encore on comprend le refus de Winnicott de considérer l’envie sans tenir compte de ce qui se passe en face, chez la mère. En un mot, sans prendre en considération l’environnement, il n’est plus question de psychanalyse pour Winnicott, on le sait bien...

Par ailleurs « le mot envie », écrit-il, « affaiblit le concept de sadisme oral ». Un concept que l’on doit à Abraham, le deuxième analyste de M. Klein. (Pour ceux qui ont aimé Segantini je signale l’étude du même Karl Abraham sur ce peintre : on trouve ce texte sur Internet).
Tout cela irrite Winnicott qui ne veut pas que cette place donnée à l’envie permette à Mélanie Klein d’en « tirer des conclusions quant aux origines des tendances agressives chez l’individu ». De son point de vue l’envie ne peut pas se qualifier dans la course au « big bang » originel dont M. Klein tente de prendre la tête, comme tous les analystes obsédés par la question de trouver l’archaïque absolu, en somme le départ du départ. Winnicott a son idée ! Pour lui l’originaire se situe en amont de l’envie, dans une relation où l’objet n’existe pas encore, où le nourrisson ne connaît « rien d’autre que la dépendance absolue où gratitude et rancune n’ont pas encore de place ». Le « bon sein » c’est du « jargon », dit-il, et il préfère qu’on parle de préoccupation maternelle primaire…

C’est de bonne guerre.
Mais ce qui affaiblit encore davantage l’argumentaire de M. Klein, dit-il, c’est « l’introduction de l’agressivité innée ». Pour Winnicott « la psychanalyse est simplement intéressée par l’interaction de ce qui est héréditaire et de ce qui vient de l’environnement ». On est bien loin des dernières pages de conclusion du texte « Envie et gratitude » où M. Klein parle d’un « moi constitutionnellement fort », en particulier… Elle clôt le débat dans les dernières lignes en écrivant que « même une connaissance plus approfondie »,… elle ne nous laisse aucune chance !… « n’infirmerait pas l’importance des éléments innés qui déterminent la force du Moi et des pulsions instinctuelles »… Merci !-« Inné », disait-elle,… Ah ! Le mot est lâché…Un gros mot pour les psychanalystes.

« Ce n’est pas sûr que ça revienne » ?
Mais c’est qu’il y a des retours, celui du règne de l’inné par exemple, dont on se passerait bien, ruminais-je, et c’est alors que, absolument paranoïsée par l’environnement électoral, et par les déclarations récentes de « l’autre candidat », j’ai perdu un instant la raison et cru voir venir le retour des temps obscurs où l’hérédité régnait, où l’on était pauvre ou fort de père en fils, taré, ou alcoolique, si on en avait reçu les gènes, où il y avait de l’agressivité « constitutionnelle », et de la pédophilie héréditaire…

Fort sagement France H. m’a remise sur le droit chemin et m’a fait comprendre qu’il serait très injuste de faire payer à Mélanie Klein les errances de « l’autre ».
Réjane M. n’était pas là, mais elle a lu ces tex­tes, et elle n’était pas très contente non plus ! Voici ce qu’elle nous écrit :

« Quand j’ai vu qu’il s’agissait d’une critique d’un article de Mélanie Klein, je me suis dit qu’il faudrait, avant de lire ce texte de Winnicott, au moins lire celui de M.K., mais bien sûr, je ne l’ai pas fait…
Ce qui m’a frappée, c’est cette histoire d’inné…cela m’a remis en mémoire les paroles d’un des deux candidats à la présidence et puis ce projet de détection précoce des « troubles du comportement » chez les jeunes enfants. Je viens d’ailleurs de recevoir par mail le communiqué de presse du « Collectif Pasde0conduite » qui se termine par « nous appelons l’ensemble des professionnels de terrain et du champ de la recherche à se rassembler et s’exprimer dans le débat de société pour rejeter la primauté d’un déterminisme biologique et génétique du développement de l’enfant et de thèses hygiénistes dans l’élaboration des politiques publiques de santé, d’éducation et d’action sociale… ». Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage…. !
Et du coup je me retrouve à penser au transgénérationnel ! Si mon grand-père est mort « fou » est-ce que je deviendrai folle ? Ou n’est-ce pas plutôt un environnement perturbé par cette folie qui me rendra perturbée moi-même ? La rumeur publique en répondant plutôt positivement à la première question, en rajoute d’ailleurs au rôle néfaste de l’environnement. »

Mais qu’a-t-on encore dit ?
Pierre D. a rappelé que le contexte de l‘épo­que avait obligé Freud puis Mélanie Klein à suivre le fil du médical, de la référence au bio­logique, car c’était la seule façon de préserver la légitimité de la psychanalyse.

Yvette E. a souligné l’importance de l’environnement pour Winnicott en rappelant que le lait y jouait un rôle dans le sens que la réponse à l’effort de tétée du nourrisson c’était le lait, et que chaque sein répondait différemment selon ses capacités précisément de répondre aux sollicitations de l’enfant, selon le rapport propre de la mère à son sadisme oral, selon sa capacité à « prendre la projection » aussi pour reprendre l’expression de Winnicott. Un « bon sein » ne suffit pas écrit-il, il faut un sein qui sache « prendre la projection ». C’est là un écart majeur d’avec les théories kleiniennes. Et les difficultés de l’allaitement pourraient être analysées sous cet angle.

A ce propos Claudine M. s’interroge sur la différence entre l’allaitement selon le sexe du bébé. En effet la mère, toujours du sexe féminin jusqu’à ce jour…, prend différemment la projection d’un bébé selon son sexe. On peut faire l’hypothèse que le « sein » au sens kleinien n’est probablement pas le même pour une fille et pour un garçon.
Claire S. a souligné que Winnicott avait poursuivi la réflexion de Mélanie Klein en réinterprétant en quelque sorte des concepts qu’elle avait tout de même amenés au grand jour. On peut en effet imaginer les difficultés qu’elle a pu rencontrer quand elle a annoncé l’importance chez l’enfant des fantasmes de nature sadique, ou la précocité du complexe d’Oedipe observé, selon M. Klein, dès le sevrage. C’était déjà pousser assez loin le bouchon pour l’époque…
Nicole F. a rappelé l’utilité de ce concept d’envie dans les « thérapies d’enfant destructeur », on en est tous d’accord. Et elle nous raconte un cas clinique sur la « destructivité de l’envie ».

Philippe C. nous donne lui aussi un exemple de la « destructivité de l’envie » chez une mère âgée de 90 ans, encore acharnée contre ses filles. L’inconscient ne connaît pas le temps, dit-on…

Alors, oui tout de même ! Ce texte « Envie et gratitude » est magnifique, une bonne soupe, mais j’ai bien failli cracher dedans…Heureu­sement Anne Marie L. a retenu à temps l’in­grate que je suis à son égard… c’est elle qui avait proposé la lecture de ces commentaires de Winnicott… et a rappelé à juste titre l’uti­lité de ce texte, de ces concepts d’envie et de gratitude, en particulier dans les situations de « réaction thérapeutique négative ». Sans pouvoir, me dit-elle ensuite, en dire plus aujourd’hui, tant cette controverse Klein/Winnicott « entre en résonance avec de vieilles culpabilités ».

Il me semble que cette controverse a soulevé de nombreuses questions quant aux enjeux de nos ancêtres psychanalytiques. De même pour les célèbres Controverses entre Anna Freud et Mélanie Klein dont on sera certainement amené à reparler.

Puis on a tenté de réfléchir au texte de Joyce Mc­Dougall « Un corps pour deux ».

L’optimisme de McDougall forme un cu­rieux contrepoint avec les accents parfois tris­tes, désillusionnés, du texte de Mélanie Klein.

Pour certains, plus avancés dans la réflexion autour de ces questions de psychosomatique que je ne le suis moi-même, le texte n’appor­tait pas grand-chose de neuf. Pour ma part je n’avais jamais pensé à cette idée que « le corps souffrant » puisse jouer le rôle d’un objet transitionnel. Effectivement, le récit du cas clinique lui-même a un aspect un peu « conte de fées » et nous en avons été un peu agacés, mais le passage sur « l’objet transition­nel paradoxal » nous a tous intéressés à des titres divers. On s’est rejoint dans la réflexion autour de l’objet transitionnel grâce à Claire S. qui nous a parlé de son expérience dans les crèches. Claire S. nous a raconté d’abord des histoires de « doudou », et de « leaders », puis a lancé une « bombe »… en tout cas dans ma tête !… en évoquant la réunion de travail du Gerpen qui contestait l’existence de l’objet transitionnel… du moins c’est ce que j’ai cru dans un premier temps. Les choses étaient plus complexes, nous a raconté Philippe C. qui, par chance, avait assisté à cette journée du Gerpen.

Toucher au Sein des Seins en somme… Insupportable ! -Traumatisés par l’attaque, on a lu et relu les articles de Winnicott, Philippe et moi, et je peux vous dire qu’on est devenu incollables sur le sujet « objet transitionnel » !

La question est davantage celle de « l’utilisation excessive de l’objet transitionnel », comme le dit Winnicott, dans le passage « Psychopathologie dans l’aire des phénomènes transitionnels » de son article sur l’objet transitionnel (voir le livre « Jeu et Réalité »).

Cette question est aussi celle du rapport entre l’illusion et le déni. Quand l’illusion nécessaire à la construction indispensable de l’« aire d’expérience » bascule-t-elle vers le déni pathologique, entraînant alors la cohorte des comportements addictifs, et plus largement pervers, que décrit Winnicott ? Question centrale en psychanalyse et que j’ai d’ailleurs souvent entendue poser au Centre Psychisme et Cancer.

En fait, précisera Philippe C., il n’y a véritablement que Serge Lebovici pour dire que « la notion d’objet transitionnel n’entre pas dans la théorie psychanalytique et que cela reste phénoménologique » et qu’il ne voit pas « la nécessité de faire référence à la relation d’objet dans ce cas-là ». Mais qu’est-ce qui lui a pris ce jour-là, sinon l’envie ? Envie de ce concept extraordinairement winnicotien, et génial de surcroît ? Une sorte de « concept-Neid » l’a-t-il saisi ? Car c’est bien connu, chaque « leader » de notre grande crèche psychanalytique cherche régulièrement à voler le concept doudou du voisin… Lebovici n’a-t-il pas eu les dents agacées par ce fruit magnifique de la psychanalyse ? Mais je m’égare…

Et maintenant pour finir voici une remarque de Claire S. Elle se souvient, me dit-elle, d’une idée, dans ce débat du Gerpen, qui était la suivante : « L’objet transitionnel qui a été vu par Winnicott comme inévitable, voire comme un signe de « bon développement » de la relation mère/enfant notamment dans les étapes de la séparation, est montré par M. Haag, à la suite de son travail avec E. Bick, comme une manifestation « d’agrippement », et « mise en place d’une internalisation de la mère ».

Oui bien sûr, cette notion d’agrippement est essentielle. Mais qu’est-ce qui pose problème ? Sinon de ne pas décrocher ! On retombe, il me semble, sur l’idée d’une utilisation excessive. A suivre…

Épilogue
Il est temps maintenant de raconter une histoire, de vous proposer un objet transitionnel comme un autre, un de ces contes qui, je me le suis imaginé, a certaine­ment accompagné l’enfance de Mélanie Klein comme celle de tous les enfants de culture germanique.
C’est l’histoire de Hansel et Gre­tel transcrite par les frères Grimm au début du XIXème siècle. Un de mes doudous à moi aussi, je vous le prête… Une histoire dont je me suis souvenue lorsque j’ai réfléchi à tous les échanges que nous avons eus en cours de séance autour des questions de la succion, de l’absorption, de la digestion, et d’objet transi­tionnel dans ces temps de naissance du sujet.

Si l’on veut bien admettre que le conte décrit la réalité psychique de l’enfant alors, dans ce récit fait de pertes et de retrouvailles, on pourra percevoir quelques éléments de la vie affective précoce décrite par M. Klein. Et entendre la terreur du sevrage, la peur que « ça ne revienne plus », et comment on se débrouille quand survient la solitude après la phase de dépendance absolue.

Hansel et Gretel par Jacob et Wilhelm Grimm
À l’orée d’une grande forêt vivaient un pauvre bûcheron, sa femme et ses deux enfants. Le garçon s’appelait Hansel et la fille Gretel. La famille ne mangeait guère. Une année que la famine régnait dans le pays et que le pain lui-même vint à manquer, le bûcheron ruminait des idées noires, une nuit, dans son lit et remâchait ses soucis. Il dit à sa femme :

  • Qu’allons-nous devenir ? Comment nourrir nos pauvres enfants, quand nous n’avons plus rien pour nous-mêmes ?
  • Eh bien, mon homme, dit la femme, sais-tu ce que nous allons faire ? Dès l’aube, nous conduirons les enfants au plus profond de la forêt, nous leur allumerons un feu et leur donnerons à chacun un petit morceau de pain. Puis nous irons à notre travail et les laisserons seuls. Ils ne retrouveront plus leur chemin et nous en serons débarrassés.
  • Non, femme, dit le bûcheron. Je ne ferai pas cela ! Comment pourrais-je me résoudre à laisser nos enfants tout seuls dans la forêt ! Les bêtes sauvages ne tarderaient pas à les dévorer.
  • Oh ! Fou, rétorqua-t-elle, tu préfères donc que nous mourions de faim tous les quatre ? Alors, il ne te reste qu’à raboter les planches de nos cercueils. Elle n’eut de cesse qu’il acceptât ce qu’elle proposait.
  • Mais j’ai quand même pitié de ces pauvres enfants, dit le bûcheron. Les deux petits n’avaient pas pu s’endormir tant ils avaient faim. Ils avaient entendu ce que la marâtre disait à leur père. Gretel pleura des larmes amères et dit à son frère :
  • C’en est fait de nous.
  • Du calme, Gretel, dit Hansel. Ne t’en fais pas. Je trouverai un moyen de nous en tirer. Quand les parents furent endormis, il se leva, enfila ses habits, ouvrit la chatière et se glissa dehors. La lune brillait dans le ciel et les graviers blancs, devant la maison, étincelaient comme des diamants. Hansel se pencha et en mit dans ses poches autant qu’il put. Puis il rentra dans la maison et dit à Gretel :
  • Aie confiance, chère petite soeur, et dors tranquille. Dieu ne nous abandonnera pas. Et lui-même se recoucha. Quand vint le jour, avant même que le soleil ne se levât, la femme réveilla les deux enfants :
  • Debout, paresseux ! Nous allons aller dans la forêt pour y chercher du bois. Elle leur donna un morceau de pain à chacun et dit :
  • Voici pour le repas de midi ; ne mangez pas tout avant, car vous n’aurez rien d’autre. Comme les poches de Hansel étaient pleines de cailloux, Gretel mit le pain dans son tablier. Puis, ils se mirent tous en route pour la forêt. Au bout de quelque temps, Hansel s’arrêta et regarda en direction de la maison. Et sans cesse, il répétait ce geste. Le père dit :
  • Que regardes-tu, Hansel, et pourquoi restes-tu toujours en arrière ? Fais attention à toi et n’oublie pas de marcher !
  • Ah ! Père, dit Hansel, je regarde mon petit chat blanc qui est perché là-haut sur le toit et je lui dis au revoir. La femme dit :
  • Fou que tu es ! Ce n’est pas le chaton, c’est un reflet de soleil sur la cheminée. Hansel, en réalité, n’avait pas vu le chat. Mais, à chaque arrêt, il prenait un caillou blanc dans sa poche et le jetait sur le chemin.

La mère initie la désillusion, elle fait le sevrage, mais Hansel le sait bien, il n’est pas dupe de la mère. Et la mère en le traitant de « fou » lui signifie ce qui le menace s’il ne renonce pas. L’enfant le sait, nous dit le conte, il semble toujours avoir un temps d’avance sur le parent, il sait ce qui l’attend…
C’est intéressant de retrouver là certaines intuitions de la psychanalyse, et de M. Klein en particulier, sur la naissance de la psychose et sur ses liens avec les angoisses vécues dans ces stades oraux précoces. D’ailleurs la mère, pas si « mauvaise » que ça mais « sevrante » dirais-je, prévient l’enfant du risque qu’il y aurait à nier la réalité extérieure. C’était l’idée de Freud...
M. Klein fera un pas de plus en parlant de « négation de la réalité psychique ».
Mais Hansel n’est pas dans le déni, on va le voir.

Quand ils furent arrivés au milieu de la forêt, le père dit :

  • Maintenant, les enfants, ramassez du bois ! Je vais allumer un feu pour que vous n’ayez pas froid. -Hansel et Gretel amassèrent des brindilles au sommet d’une petite colline. Quand on y eut mit le feu et qu’il eut bien pris, la femme dit :
  • Couchez-vous auprès de lui, les enfants, et reposez-vous. Nous allons abattre du bois. Quand nous aurons fini, nous reviendrons vous chercher. Hansel et Gretel s’assirent auprès du feu et quand vint l’heure du déjeuner, ils mangèrent leur morceau de pain. Ils entendaient retentir des coups de hache et pensaient que leur père était tout proche. Mais ce n’était pas la hache. C’était une branche que le bûcheron avait attachée à un arbre mort et que le vent faisait battre de-ci, de-là. Comme ils étaient assis là depuis des heures, les yeux finirent par leur tomber de fatigue et ils s’endormirent. Quand ils se réveillèrent, il faisait nuit noire. Gretel se mit à pleurer et dit :
  • Comment ferons-nous pour sortir de la forêt ? Hansel la consola :
  • Attends encore un peu, dit-il, jusqu’à ce que la lune soit levée. Alors, nous retrouverons notre chemin. Quand la pleine lune brilla dans le ciel, il prit sa soeur par la main et suivit les petits cailloux blancs. Ils étincelaient comme des écus frais battus et indiquaient le chemin. Les enfants marchèrent toute la nuit et, quand le jour se leva, ils atteignirent la maison paternelle. Ils frappèrent à la porte. Lorsque la femme eut ouvert et qu’elle vit Hansel et Gretel, elle leur dit :
  • Méchants enfants ! Pourquoi avez-vous dormi si longtemps dans la forêt ? Nous pensions que vous ne reviendriez jamais. Leur père, lui, se réjouit, car il avait le coeur lourd de les avoir laissés seuls dans la forêt. -Peu de temps après, la misère régna de plus belle et les enfants entendirent ce que la marâtre disait, pendant la nuit, à son mari :
  • Il ne nous reste plus rien à manger, une demi miche seulement, et après, finie la chanson ! Il faut nous débarrasser des enfants ; nous les conduirons encore plus profond dans la forêt pour qu’ils ne puissent plus retrouver leur chemin ; il n’y a rien d’autre à faire. Le père avait bien du chagrin. Il songeait, « Il vaudrait mieux partager la dernière bouchée avec les enfants. » Mais la femme ne voulut pas entendre. Elle le gourmanda, et lui fit mille reproches. Qui a dit « A » doit dire « B. » Comme il avait accepté une première fois, il dut consentir derechef. Les enfants n’étaient pas encore endormis. Ils avaient tout entendu. Quand les parents furent plongés dans le sommeil, Hansel se leva avec l’intention d’aller ramasser des cailloux comme la fois précédente. Mais la marâtre avait verrouillé la porte et le garçon ne put sortir. Il consola cependant sa petite soeur :
  • Ne pleure pas, Gretel, dors tranquille ; le bon Dieu nous aidera. Tôt le matin, la marâtre fit lever les enfants. Elle leur donna un morceau de pain, plus petit encore que l’autre fois. Sur la route de la forêt, Hansel l’émietta dans sa poche ; il s’arrêtait souvent pour en jeter un peu sur le sol.
  • Hansel, qu’as-tu à t’arrêter et à regarder autour de toi ? dit le père. Va ton chemin !
  • Je regarde ma petite colombe, sur le toit, pour lui dire au revoir ! répondit Hansel.
  • Fou ! dit la femme. Ce n’est pas la colombe, c’est le soleil qui se joue sur la cheminée. Tout au long du conte les animaux blancs semblent jouer le rôle d’un Surmoi, c’est ce que Bettelheim remarquait dans son livre « La psychanalyse des contes de fées ». L’animal blanc apparaît trois fois dans ce conte, d’abord sous forme d’un chaton, puis d’une colombe, et enfin d’un canard. Mais aussi comme une sorte d’objet transitionnel qui s’éloigne et dont il faudrait se sevrer ? Sinon, comme l’en menace la mère, la folie est proche, on l’a vu une première fois avec le chaton. Hansel, cependant, continuait à semer des miettes de pain le long du chemin.

La marâtre conduisit les enfants au fin fond de la forêt, plus loin qu’ils n’étaient jamais allés.
On y refit un grand feu et la femme dit :

  • Restez là, les enfants. Quand vous serez fatigués, vous pourrez dormir un peu nous allons couper du bois et, ce soir, quand nous aurons fini, nous viendrons vous chercher. À midi, Gretel partagea son pain avec Hansel qui avait éparpillé le sien le long du chemin. Puis ils dormirent et la soirée passa sans que personne ne revînt auprès d’eux. Ils s’éveillèrent au milieu de la nuit, et Hansel consola sa petite soeur, disant :
  • Attends que la lune se lève, Gretel, nous verrons les miettes de pain que j’ai jetées, elles nous montreront le chemin de la maison. Quand la lune se leva, ils se mirent en route. Mais de miettes, point. Les mille oiseaux des champs et des bois les avaient mangées. Les deux enfants marchèrent toute la nuit et le jour suivant, sans trouver à sortir de la forêt. Ils mouraient de faim, n’ayant à se mettre sous la dent que quelques baies sauvages. Ils étaient si fatigués que leurs jambes ne voulaient plus les porter. Ils se couchèrent au pied d’un ar­bre et s’endormirent. Trois jours s’étaient déjà passés depuis qu’ils avaient quitté la maison paternelle. Ils continuaient à marcher, s’en­fonçant toujours plus avant dans la forêt. Si personne n’allait venir à leur aide, ils ne tar­deraient pas à mourir. À midi, ils virent un joli oiseau sur une branche, blanc comme neige. Il chantait si bien que les enfants s’arrêtèrent pour l’écouter. Quand il eut fini, il déploya ses ailes et vola devant eux. Ils le suivirent jusqu’à une petite maison sur le toit de laquelle le bel oiseau blanc se percha. Quand ils s’en furent approchés tout près, ils virent qu’elle était faite de pain et recouverte de gâteaux. Les fenêtres étaient en sucre.
  • Nous allons nous mettre au travail, dit Han­sel, et faire un repas béni de Dieu. Je mangerai un mor­ceau du toit ; ça a l’air d’être bon ! Hansel grimpa sur le toit et en arracha un petit morceau pour goûter. Gretel se mit à lécher les carreaux. On entendit alors une voix suave qui venait de la chambre :
  • Langue, langue lèche ! Qui donc ma maison lèche ? Les enfants répondirent :
  • C’est le vent, c’est le vent. Ce céleste enfant. Les enfants ont intériorisé la réponse des parents à leurs angoisses paranoïdes lorsque le soir, couchés dans leur lit à l’écoute des bruits de la nuit, ils ont pu croire qu’un ogre venait manger la maison, ou qu’un méchante fée était entrée et se cachait derrière les rideaux. A ces terreurs quel parent n’a pas répondu, ce n’est que le vent, ou pire encore, ce n’est rien… il n’y pas de sorcière, viens allons voir ensemble…comme si cela pouvait rassurer ce « rien » qui, tout à coup, envahit ! Et voilà que l’enfant, dans une identification à l’agresseur redoublée, en mot et en acte, attaque et trahit à son tour. Et sa réponse, « c’est le vent », est une version du « ce n’est rien » parental évoqué plus haut,

Il s’agit là d’une identification à l’agresseur au sens donné par Anna Freud : on est encore dans le jeu. Ce n’est qu’ensuite, lorsque Hansel sera menacé de mort, que le conte prend en charge la version ferenczienne, pourrait-on dire, du conte, celle où une partie de l’enfant est menacée de mort par cette identification. Hansel et Gretel peuvent être considérés comme une métaphore de ce « clivage narcissique du Moi », un concept longuement développé par Ferenczi.Une analyse ferenczienne de ce conte pourrait être intéressante.
On peut voir aussi, dans ce passage, l’illustration du fait que le stade de la succion où l’enfant lèche et tète, avant d’avaler, précède le stade de dévoration. « La succion est la sensation organisatrice du plaisir oral »écrit Catherine Cyssau dans un texte proposé par Cécile L .lors de notre dernière séance de lecture (« les rythmes dépressifs dans le livre « Les dépressions de la vie »).Un thème d’ailleurs que Nicole F. a longuement développé au cours de notre discussion.

Pour ma part il me semble que chaque enfant représente une étape du plaisir oral, Gretel léche les vitres, on est dans la succion, tandis que Hansel, grimpé sur le toit, est dans l’agrippement puis la dévoration du corps de la mère. On devrait pouvoir développer l’idée de la succion comme avatar de l’agrippement ? Une façon de « se tenir », au sens winnicottien, par la bouche ?
Agrippement, succion, dévoration, la séquence est celle-là. Et c’est « l’enfant céleste », le conte le dit lui-même, qui est ici représenté, l’enfant au ciel de la jouissance orale ! Mais oserais-je prétendre que tout ça n’est que du « vent »… ?
Ce fantasme illustre l’idée kleinienne des représailles du « mauvais sein », et reprend les thèses de Karl Abraham avec cette alternance « dévorer/être dévoré » propre au système de relations inverses et simultanées, germe de la théorie kleinienne de l’introjection-projection qu’il a inspirée.
L’enfant lèche puis dévore le corps maternel au risque d’être dévoré. C’est ce que dit la suite du conte.
Pourquoi Hansel, le garçon, s’attaque-t-il au toit, et la fille à la fenêtre ? Ce n’est pas un hasard. Gretel ensuite servira d’yeux à la sorcière qui n’y voit plus très clair. Mais Hansel ?
Et on pourrait commenter mot à mot la suite de la même manière. Gretel cesse de lécher, de téter, et commence à avaler. Hansel attaque davantage le toit, un morceau roule à terre, séparé cette fois du corps de la mère…

Et ils continuèrent à manger sans se laisser détourner de leur tâche. Hansel, qui trouvait le toit fort bon, en fit tomber un gros morceau par terre et Gretel découpa une vitre entière, s’assit sur le sol et se mit à manger.

C’est alors que l’angoisse surgit, l’attaque a détruit et la sorcière apparaît… La persécution, ou du moins ce qui peu à peu est vécu comme tel, a changé brutalement de camp, les enfants laissent tomber ce qu’ils ont dans les mains. Voici :

La porte, tout à coup, s’ouvrit et une femme, vieille comme les pierres, s’appuyant sur une canne, sortit de la maison. Hansel et Gretel eurent si peur qu’ils laissèrent tomber tout ce qu’ils tenaient dans leurs mains. La vieille secoua la tête et dit :

  • Eh ! Chers enfants, qui vous a conduits ici ? Entrez, venez chez moi ! Il ne vous sera fait aucun mal. Elle les prit tous deux par la main et les fit entrer dans la maisonnette. Elle leur servit un bon repas, du lait et des beignets avec du sucre, des pommes et des noix. Elle prépara ensuite deux petits lits. Hansel et Gretel s’y couchèrent. Ils se croyaient au Paradis.

Et voilà, l’illusion est revenue, c’est le Paradis, celui de l’enfant céleste invoqué plus haut… mais quand « ça revient », quand on est de retour au Paradis, c’est plutôt dangereux nous dit le conte !
Mais l’amitié de la vieille n’était qu’apparente. En réalité, c’était une méchante sorcière à l’affût des enfants. Elle n’avait construit la maison de pain d’épices que pour les attirer. Quand elle en prenait un, elle le tuait, le faisait cuire et le mangeait. Pour elle, c’était alors jour de fête. La sorcière avait les yeux rouges et elle ne voyait pas très clair. Mais elle avait un instinct très sûr, comme les bêtes, et sentait venir de loin les êtres humains. Quand Hansel et Gretel s’étaient approchés de sa demeure, elle avait ri méchamment et dit d’une voix mielleuse :

  • Ceux-là, je les tiens ! Il ne faudra pas qu’ils m’échappent ! À l’aube, avant que les enfants ne se soient éveillés, elle se leva. Quand elle les vit qui reposaient si gentiment, avec leurs bonnes joues toutes roses, elle murmura :
  • Quel bon repas je vais faire ! Elle attrapa Hansel de sa main rêche, le conduisit dans une petite étable et l’y enferma au verrou. Il eut beau crier, cela ne lui servit à rien.

Je n’ai jamais compris ce passage du conte. Quand j’étais petite, je fulminais contre cet abruti de Hansel qui n’avait pas pu échapper à une si vieille femme, aveugle de surcroît, quoique ensuite je trouvais que le coup de l’os c’était pas mal… ! Je n’en suis pas devenue anorexique pour autant.

La sorcière s’approcha ensuite de Gretel, la secoua pour la réveiller et s’écria :

  • Debout, paresseuse ! Va chercher de l’eau et prépare quelque chose de bon à manger pour ton frère. Il est enfermé à l’étable et il faut qu’il engraisse. Quand il sera à point, je le mangerai. Gretel se mit à pleurer, mais cela ne lui servit à rien. Elle fut obligée de faire ce que lui demandait l’ogresse. On prépara pour le pauvre Hansel les plats les plus délicats. Gretel, elle, n’eut droit qu’à des carapaces de crabes. Tous les matins, la vieille se glissait jusqu’à l’écurie et disait :
  • Hansel, tends tes doigts, que je voie si tu es déjà assez gras. Mais Hansel tendait un petit os et la sorcière, qui avait de mauvais yeux, ne s’en rendait pas compte. Elle croyait que c’était vraiment le doigt de Hansel et s’étonnait qu’il n’engraissât point. Quand quatre semaines furent passées, et que l’enfant était toujours aussi maigre, elle perdit patience et décida de ne pas attendre plus longtemps.
  • Holà ! Gretel, cria-t-elle, dépêche-toi d’apporter de l’eau. Que Hansel soit gras ou maigre, c’est demain que je le tuerai et le mangerai. Ah, comme elle pleurait, la pauvre petite, en charriant ses seaux d’eau, comme les larmes coulaient le long de ses joues !
  • Dieu bon, aide-nous donc ! s’écria-t-elle. Si seulement les bêtes de la forêt nous avaient dévorés ! Au moins serions-nous morts ensemble !
  • Cesse de te lamenter ! dit la vieille, ça ne te servira à rien !

Au temps de la plainte…il ne fait pas bon dormir !

De bon matin, Gretel fut chargée de remplir la grande marmite d’eau et d’allumer le feu.

  • Nous allons d’abord faire la pâte, dit la sorcière. J’ai déjà fait chauffer le four et préparé ce qu’il faut.

Je ne connaissais pas cette version du pâté en croûte trouvée sur Internet !

Elle poussa la pauvre Gretel vers le four, d’où sortaient de grandes flammes.

  • Faufile-toi dedans ! ordonna-t-elle, et vois s’il est assez chaud pour la cuisson. Elle avait l’intention de fermer le four quand la petite y serait pour la faire rôtir. Elle voulait la manger, elle aussi. Mais Gretel devina son projet et dit :
  • Je ne sais comment faire, comment entre-t-on dans ce four ?
  • Petite oie, dit la sorcière, l’ouverture est assez grande, vois, je pourrais y entrer moi-même. Et elle y passa la tête. Alors Gretel la poussa vivement dans le four, claqua la porte et mit le verrou. La sorcière se mit à hurler épouvantablement. Mais Gretel s’en alla et cette épouvantable sorcière n’eut plus qu’à rôtir.

Mélanie Klein écrit à propos du stade sadique oral que « pendant cette période, le but principal du sujet est de s’approprier les contenus du corps de la mère et de détruire celle-ci avec toutes les armes dont le sadisme dispose. » On y est…

Gretel, elle, courut aussi vite qu’elle le pouvait chez Hansel. Elle ouvrit la petite étable et dit :

  • Hansel, nous sommes libres ! La vieille sorcière est morte ! Hansel bondit hors de sa prison, aussi rapide qu’un oiseau dont on vient d’ouvrir la cage. Comme ils étaient heureux ! Comme ils se prirent par le cou, dansèrent et s’embrassèrent ! N’ayant plus rien à craindre, ils pénétrèrent dans la maison de la sorcière. Dans tous les coins, il y avait des caisses pleines de perles et de diamants.
  • C’est encore mieux que mes petits cailloux ! dit Hansel, en remplissant ses poches.

Oui, les vulgaires cailloux du début sont devenus pierres précieuses… Et inversement les enfants pas sevrés, butins précieux de nos imaginaires, mais qu’on peut sevrer/semer en chemin, nos enfants cailloux « étincelants comme des diamants », ne sont-ils pas enfin devenus petits cailloux blancs, des humains ordinaires qui font leur route ?

Et Gretel ajouta :

  • Moi aussi, je veux en rapporter à la maison ! Et elle en mit tant qu’elle put dans son tablier.
  • Maintenant, il nous faut partir, dit Hansel, si nous voulons fuir cette forêt ensorcelée. Au bout de quelques heures, ils arrivèrent sur les bords d’une grande rivière.
  • Nous ne pourrons pas la traverser, dit Hansel, je ne vois ni passerelle ni pont.

Voici venir le temps des femmes ! Gretel sort enfin de ses plaintes et c’est elle qui trouve la solution. De même que c’est bien elle aussi qui a su tuer la sorcière en reprenant son mensonge !

  • On n’y voit aucune barque non plus, dit Gretel, mais voici un canard blanc. Si je lui demande, il nous aidera à traverser. Elle cria :
  • Petit canard, petit canard, Nous sommes Hansel et Gretel. Il n’y a ni barque, ni gué, ni pont, Fais-nous passer avant qu’il ne soit tard. Le petit canard s’approcha et Hansel se mit à califourchon sur son dos. Il demanda à sa soeur de prendre place à côté de lui.
  • Non, répondit-elle, ce serait trop lourd pour le canard. Nous traverserons l’un après l’autre.

Gretel semble représenter le rationnel. Du moins elle en introduit un peu par son raisonnement très pragmatique sur la capacité du canard à les porter. Le magique s’éloigne, et c’est la fille qui atterrit la première !

La bonne petite bête les mena ainsi à bon port. Quand ils eurent donc passé l’eau sans dommage, ils s’aperçurent au bout de quelque temps que la forêt leur devenait de plus en plus familière.

Finalement, ils virent au loin la maison de leur père. Ils se mirent à courir, se ruèrent dans la chambre de leurs parents et sautèrent au cou de leur père. L’homme n’avait plus eu une seule minute de bonheur depuis qu’il avait abandonné ses enfants dans la forêt. Sa femme était morte. Gretel secoua son tablier et les perles et les diamants roulèrent à travers la chambre. Hansel en sortit d’autres de ses poches, par poignées. C’en était fini des soucis. Ils vécurent heureux tous ensemble.

Oui, lorsque le sevrage a pu se faire on se retrouve avec des diamants plein les poches. Les enfants non seulement ne dépendent plus de leurs parents pour se nourrir, mais ils ont inversé la situation, car ce sont eux qui font la fortune du vieux père.
On peut proposer ce conte comme une illustration des théories kleiniennes sur le début précoce du complexe d’OEdipe, ce qu’on appelle aussi en termes kleiniens l’« Oedipe archaïque », ses liens avec le sevrage, et sa survenue à une époque où prédomine le sadisme, toutes affirmations qui lui ont valu de fermes oppositions tant de Freud que de sa fille Anna Freud et qui ont alimenté, en partie, les célèbres Controverses de 1942 à 1944. On peut aussi y voir la confirmation d’un stade féminin primaire commun à la fille et au garçon, l’importance des fantasmes cannibaliques de la phase orale, ou encore les phénomènes d’identification projective. Oui, on pourrait analyser ce conte bien davantage.

De ce conte roulent à l’envi(e) idées et pierres précieuses, mais mon histoire s’arrêtera là pour aujourd’hui.