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Le deuil originaire ! Le deuil des origines ! Le transgénérationnel !

par Réjane Meinerad, accueillante au Centre

Une phrase de Paul Claude Racamier dans le 1er chapitre de son livre Le Génie des Origines (page 35) : « … sans deuil toléré et accompli, il n’est pas d’autonomie ni d’épanouissement pour le sujet, voire pour son entourage et même pour sa descendance. », une autre dans le 2ème chapitre « ce parcours nous fera traverser les frontières entre les individus. Un deuil qui chez celui-ci n’est pas fait va se transporter là-bas dans celui-là… » m’ont entraînée du deuil originaire vers le transgéné-rationnel. Voyons voir ce que j’ai en poche… je n’ose pas parler de vignette clinique… ce mot « vignette », d’ailleurs m’étonne toujours… je pense toujours à vignettes de médicaments, vignette auto, mais j’oublie ce sens d’illustration…
Voici l’histoire d’un enfant auquel la mère s’accroche comme à une bouée de sauvetage ? Une mère qui n’a pas pu faire le deuil de l’internement de son père (peu parlé), ni de sa mort (déposé dans une fosse commune sans aucun accompagnement des siens). Une mère qui a eu toute sa vie peur d’être folle, et qui à son tour pour que son unique enfant n’ait pas cette peur ne lui a pour ainsi dire rien dit, ou des bribes que l’enfant n’a pas entendues, pas comprises, pas voulu entendre, pas voulu comprendre. Enfant qui a survécu, suspendu dans les airs, absent du présent, sans projets pour l’avenir. Pas dans la vie. Pas dans une vie dont il était le spectateur nombriliste. Enfant qui s’est réveillé quand un autre enfant est né, pas le sien c’était trop tôt, celui du sien car ça suffisait comme ça cette spirale de mal-être ! Qu’a-t-il pu faire alors en se réveillant ? Reconstituer l’histoire telle qu’elle avait dû se passer, retrouver l’endroit où son grand-père devait être enterré, y mettre une plaque et lui dire de reposer en paix. Comment a-t-il pu le faire ? En retrouvant une mère « suffisamment bonne » dans sa psychanalyste qui l’a accueilli sur un mode plus contenant qu’interprétant ! En renaissant avec son premier petit-enfant ! Cela a-t-il permis à sa mère de faire enfin son deuil ?
Il était un peu tard pour elle. Elle s’est coupée peu de temps après de sa mémoire, raccourcissant le temps, mélangeant les générations pour devenir l’enfant de son enfant celui-là même auquel elle s’accrochait ! Aie ! Aie ! Aie !

Bon, eh bien nous avons un peu tout en concentré dans cette histoire !
Le parent qui n’a pas pu vivre « une perte », en faire son deuil, est tombé en dépression, entraînant son enfant avec lui, et pendant qu’on y était la génération d’après. Je vois au moins deux deuils originaires « manqués » : entre la mère et l’enfant d’abord (deuil expulsé ?) et à la génération d’après ensuite, peut-être encore plus touchée où l’on va retrouver « une irrésistible méfiance de base ». Comme le dit Racamier (page 43) : « si c’est la traversée du deuil originaire qui permet de croire à l’objet comme à soi-même, et de les investir, c’est elle aussi qui lègue au sujet la capacité d’avoir suffisamment confiance dans le monde et la vie, dans l’objet et dans soi ».
Je sais, je suis allée un peu vite et il y aurait évidemment bien d’autres choses à dire… Ah, si ! On voit aussi l’importance du rituel comme écrit en page 50 : « s’il faut un mort, il faut également un rituel, c’est-à-dire un déroulement et une cérémonie, une tradition et un entourage ». Dans cette histoire, le rituel a été important au moins pour l’enfant.

Rions un peu !
Une phrase du premier chapitre page 45 m’a effectivement fait sourire : « en revanche, ce sont ces creux, que les “éclopés du deuil originaire” ne peuvent absolument pas souffrir… leur moi toujours en accélération, ces sujets trébuchent et tombent dès qu’ils ralentissent ! »
Suis-je toujours en accélération ? Si c’est le cas, je ne me sens pas seule sur ce coup-là ! Ne serions-nous pas dans notre société entourés d’éclopés du deuil originaire qui courent toute la journée sans pouvoir s’arrêter ! Si j’arrête, je déprime !
D’ailleurs, c’est mal vu de s’arrêter, ce n’est pas tendance ! La tendance est au toujours plus, toujours plus vite, toujours plus de résultats ! Avez-vous fait votre chiffre ? Si je m’arrête pour réfléchir, c’est que je n’ai rien à faire, que je ne fais rien ! Et je reste le nez dans le guidon, en continuant à pédaler ! Taisez-vous et avancez ! Qu’est-ce qui pourra bien me permettre de faire une pause ?
Tiens, un cancer ! Que vais-je en faire ? Vite, vite je me soigne, vite je repars… continuer, me remettre en selle, faire comme si !
Tourner la page ? Ou m’asseoir enfin… pour la lire ?

P.S : J’ai rencontré pour la première fois le transgérationnel dans un livre de Didier Dumas « l’Ange et le Fantôme » où il fait part de son travail clinique…le sous-titre étant :
« Introduction à la clinique de l’impensé généalogique ». C’est ce livre, notamment, qui m’a entraînée dans ma propre recherche transgénérationnelle… Il est préfacé par Françoise Dolto qui écrit combien le livre l’a intéressée « par le travail que développe Didier Dumas – à l’aide des concepts d’ange et de fantôme – qui permettent d’expliciter dans le transfert la dimension généalogique de chaque névrose et psychose ». Elle dit aussi plus loin : « Mais comme c’est difficile pour des parents de comprendre ce rôle médiateur qu’ils ont joué à leur insu en permettant à la folie de s’installer dans cet enfant-là et seulement celui-là ! ».
C’est cette difficulté de compréhension du « qu’est-ce qui a pu se passer pour que je souffre comme cela alors que franchement je n’ai pas eu la pire des enfances ! » qui m’a fait apprécier le côté descriptif et quelque part explicatif de ces deux premiers chapitres du Génie des Origines de Racamier notamment avec le concept de deuil originaire, le processus de « transport » … même si j’aurais aimé y trouver des illustrations cliniques… Je ne dis pas qu’il innove en la matière. D’ailleurs, comme l’écrit Mireille Sardat dans notre lettre de février 2009 : « A propos de F. Dolto je ne comprends pas comment Racamier a pu éviter de s’y référer si l’on pense à l’impact de F. Dolto sur la psychanalyse en général et sur les théories des processus originaires en particulier. Je me réfère d’abord à son livre L’image inconsciente du corps paru en 1984 et où sont développées les notions, fondamentales à mon sens, de « castrations symboligènes ».