EDITORIAL

 

2006 marquera certainement, pour le Centre Pierre Cazenave, un tournant. En effet, au terme de sept ans d’existence, cette structure thérapeutique innovante, fondée sur l’accueil de la détresse et des besoins du malade auxquels l’expérience analytique donne leur véritable portée, se trouve confrontée à des choix structurels importants.

Dans le contexte d’une politique de santé qui s’est engagée dans la création de divers réseaux destinés à une meilleure prise en charge des malades, nous sommes invités par notre organisme subventionneur à nous développer nous-mêmes en tant que réseau Psychisme et cancer, si nous désirons continuer à bénéficier de leur soutien. Mais dans quel sens envisager ce développement ? Sous quelle forme le concevoir ? Comment le mettre en place, dans un contexte où les rivalités institutionnelles nous rendent la tâche assez difficile ? Dans quelle mesure notre expérience peut-elle être utile à d’autres, et comment la transmettre ?

Cette sollicitation, cette pression de l’environnement pour élargir notre action, rendent encore plus urgente et cruciale une réflexion approfondie, non seulement sur la valeur clinique et thérapeutique de notre recherche, la validité et la fécondité de notre structure d’accueil, mais aussi sur les conditions de la transmission de notre expérience, c’est-à-dire ses modalités, son style, ses objectifs.

Même si depuis le début de notre entreprise, un processus de transmission est à l’œuvre à la fois par le témoignage des consultants auprès d’autres malades et de leurs soignants, les rencontres avec des professionnels au Centre ou à l’extérieur, et diverses interventions parlées ou écrites que nous avons faites dans différents contextes, nous sommes aujourd’hui obligés de fournir un effort supplémentaire d’élaboration et de transmission, et ce pour trois raisons.

La première concerne la perception et l’utilisation de notre structure : le travail de communication que nous avons fait depuis plusieurs années aboutit aujourd’hui au résultat suivant : d’un côté nous sommes très connus, notre réputation de compétence auprès des professionnels est généralement reconnue, mais de l’autre côté, notre structure n’est pas utilisée en rapport avec cette réputation. Ce décalage s’explique sans doute par le fait que pour utiliser un tel lieu thérapeutique (qui ne se réduit pas à un éventail d’activités ou de services), pour y adresser des malades, un professionnel doit pouvoir lui-même faire un transfert sur ce lieu à travers des interactions, des échanges soutenus dans la durée et l’établissement d’un lien de confiance avec ceux qui l’animent.

Il est d’autant plus important d’approfondir et d’élargir nos relations avec nos divers collègues, et de mieux leur faire connaître notre manière de penser et de travailler avec les malades que nous avons à faire échec aux projections réductrices, simplistes, erronées, dont nous sommes la cible de la part d’institutions, de sociétés, d’associations qui prétendent avoir le monopole de la gestion de la santé psychique en cancérologie ; où l’on mesure à quel point il s’agit là non pas d’enjeux de vérité et de soins, mais bien de pouvoir et de territoires institutionnels.

La deuxième raison concerne notre capacité à inspirer la création de structures comparables. Sur ce point, qu’avons-nous à transmettre ? Est-ce le modèle de notre structure, telle qu’elle fonctionne actuellement ? Quels en sont les points forts ? les points faibles ? Ce modèle n’est-il pas améliorable ? N’est-ce pas plutôt la clinique que nous y mettons en œuvre ? Ces questions sont aujourd’hui au travail. Quant à chercher à exporter ce modèle en faisant intrusion dans d’autres institutions, nous y songeons d’autant moins qu’une telle stratégie, purement volontariste, serait, appliquée à la psychanalyse, vouée à l’échec. Seul un désir fort peut en effet soutenir l’engagement dans la création d’une telle structure. Souscrivant en cela à la démarche de Françoise Dolto à partir de sa Maison Verte parisienne, nous pensons donc que c’est le mouvement de création, d’élaboration et de transmission que nous développerons qui entraînera les professionnels, suscitera leur intérêt croissant et les amènera, eux-mêmes, à s’engager éventuellement dans des entreprises analogues.

La troisième raison qui nous incite à la transmission concerne le partage de notre expérience clinique avec d’autres thérapeutes soignants susceptibles d’en tirer profit dans leur pratique. En effet, l’aventure transférentielle avec nos patients, qui nous permet d’aller à la rencontre de leurs besoins primordiaux en rejoignant leur détresse traumatique si archaïque soit-elle, et par là de soutenir leur appel à renaître et à être, nous a aussi permis de dégager un certain nombre de notions théorico-cliniques qui constituent des outils possiblement utiles non seulement pour les thérapeutes « psy » travaillant dans des cadres divers, mais aussi pour d’autres soignants, médecins, infirmiers, etc., engagés dans une relation thérapeutique avec leurs malades. C’est dans cet esprit que nous avons décidé de mettre en place un séminaire, qui pourrait permettre d’établir des collaborations nouvelles et solides, et des échanges transdisciplinaires susceptibles de faire de notre réseau, non seulement un lieu d’accueil thérapeutique pour les malades, mais aussi un centre de ressources utilisable par les différents thérapeutes suivant leurs besoins.

Dans le fil de ces innovations, nous avons décidé de modifier nos modalités d’échanges avec nos divers interlocuteurs, adhérents, donateurs, sympathisants, correspondants, etc. Cette lettre, la septième de la série, nous a paru en ce sens clore un cycle. C’est donc la dernière que vous recevrez. Mais ne vous en faites pas, nous vous donnerons de nos nouvelles !

 

Françoise Bessis
Psychanalyste
Présidente du Comité scientifique

et l’équipe du Centre Pierre Cazenave